Les
salles de débordement : la médecine à deux dignités ?
Mercredi dernier, nous
apprenions par le journal La Presse que depuis trois semaines des patients
psychiatriques étaient confinés dans ce qui est appelé une salle de débordement
à l’Hôpital Jean-Talon[1].
Cette salle, de laquelle personne ne peut sortir sans être accompagnée d’un
membre du personnel, est située dans un demi sous-sol. Elle ne comporte aucune fenêtre, mais encore,
aucune toilette! Pour Action
Autonomie, le Collectif pour la défense des droits en santé mentale de Montréal
ainsi que le Projet PAL, une ressource alternative en santé mentale, cette
situation est inacceptable. Aussi, nous nous interrogeons sur les
motivations de la direction de l’hôpital ayant conduit au choix d’envoyer la
clientèle psychiatrique dans la salle de débordement. Cette situation n’est pas sans rappeler une
histoire semblable qui s’était produite à l’hôpital Charles Lemoyne (Longueuil)
à l’automne 2003 où les patients psychiatriques se sont retrouvés hébergés dans
le gymnase de l’établissement, faute de place.
Ce n’est donc pas la première fois que nous assistons à de telles
aberrations.
Des citoyens de secondes zones ?
Dans un autre article
publié dans La Presse du vendredi 17 novembre[2],
il est écrit que les unités de débordement existent depuis longtemps. Le
porte-parole de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont disait que « cette pratique
permet d’avoir des statistiques plus favorables sur la situation des
urgences. » Ainsi, doit-on penser que certains hôpitaux ont choisi
d’enfermer « le dérangeant, le laissé-pour-compte » au profit de
l’efficience et du résultat ?
Comment peut-on faire fi
des droits fondamentaux tel que la sauvegarde de la dignité et le respect de la
vie privée? Et sur quel motif? Est-ce que les patients psychiatriques
sont à ce point négligeables qu’on peut se permettre de faire des choix aussi
contestables? Comment se fait-il que les visites des médecins soient
effectuées à même cette salle, à côté de la civière sans aucune préoccupation
pour la confidentialité? Est-ce que le fait d’avoir une consultation avec
son psychiatre dans une salle pouvant contenir jusqu’à 14 patients comporte une
visée thérapeutique qui nous échappe?
La médication comme seule réponse : une pilule
difficile à prendre
En plus des conditions
très questionnantes dans lesquelles s’effectuent les rencontres avec le
psychiatre, nous apprenons que tout ce qui est offert aux patients comme
traitement thérapeutique consiste en l’administration de la médication. Est-ce
tout ce que nous avons à offrir à une personne venant chercher de l’aide à
l’hôpital en raison de son état mental ? La médication n’est bien sûr pas
l’unique solution à la souffrance. Elle
l’est encore moins lorsque tout ce qu’on vous offre consiste en une civière,
une visite quotidienne d’un psychiatre et un environnement fermé sans aucune
lumière du jour. Taire la souffrance, la
gérer, la rendre silencieuse, c’est ce qui nous vient rapidement en tête. On contrôle la gestion des émotions via une
médication sans offrir d’intervention thérapeutique à une clientèle qui
dérange…
La responsabilité du Ministre
Pourtant à peine était-il
arrivé en poste, le ministre de la santé Philippe Couillard, nous annonçait que
la santé mentale était dorénavant une priorité nationale. Ainsi, en juin 2005, il lançait son plan
d’action en santé mentale
Il est d’autant plus
difficile de croire qu’une expérience d’hospitalisation de plusieurs jours,
voir semaines, dans de telles circonstances vient en aide aux gens. Où est la
personne qui vient consulter ? L’article
de La Presse nous apprend que la directrice de la santé physique de l’hôpital,
Gisèle Dubuc, « reconnaît que la situation n’est pas idéale. » Non seulement
elle n’est pas idéale, mais cette situation est inacceptable. Elle ne répond en rien aux critères de
qualités et porte gravement atteinte à l’intégrité des personnes. Selon nous, dans une région comme Montréal où
onze (11) hôpitaux de soins généraux ont des départements de psychiatrie et où
l’on compte aussi deux (2) hôpitaux psychiatriques, il est inadmissible de voir
des patients hospitalisés dans des conditions rappelant celles des camps de
secours organisés par la Croix Rouge.
Comme groupe, suite à des rencontres avec certains cadres des hôpitaux, nous avons bien senti la pression que M. Couillard met sur les établissements en regard de la gestion des urgences et des listes d’attente, mais les salles de débordement ne sont certainement pas la solution si ce n’est qu’elles contribuent à vider les urgences et à cacher les personnes pour qui on a très peu de respect. Ces tristes réalités mettent en évidence les conséquences néfastes de priorités gouvernementales sur le développement d’un système public de santé accessible, universel et gratuit. Assistons-nous à une transformation de ce système, où l’atteinte d’objectifs marchands l’emporte sur la mission première des établissements soit : d’offrir des soins de santé de qualité et respectueux des besoins des personnes ?
Claudelle Cyr ,
conseillère en défense de droits
Pour Action Autonomie, le
collectif de défense de droits en santé mentale, de Montréal
Et Projet PAL, ressource
alternative en santé mentale